Entretiens Internationaux de l'Aménagement et du Développement des Territoires 2003

Table ronde : Pour des politiques de renouvellement et d’anticipation dans les territoires fragiles

Compte rendu Entretiens Internationaux de la DATAR -Table ronde Mercredi 22 janvier 2003
Rédigé par El Hassane Mazer et Abdelhak Benmira

Problématique :

Les forces du marché jouent souvent en faveur des métropoles et concentrent sur celles-ci les atouts du développement économique. A leur périphérie plus ou moins éloignée, des espaces - ruraux, ici, de tradition industrielle, là –constatent leur progressif appauvrissement et la perte d’attractivité. Pour faire face à de tels risques de marginalisation, les politiques publiques doivent être révisées. Quelle place accorder aux capacités d’organisation des entités régionales pour redynamiser les forces latentes de ces territoires ? Quelle politique spécifique les régions peuvent-elles mettre en œuvre dans les espaces ruraux pour les rendre plus attractifs ?

Intervenants :

Tobias DOYER, Directeur de la planification stratégique, Chambre d’agriculture de Pretoria, Afrique du Sud.
Mohammed MESSOUD, Directeur de cabinet du ministre de l’aménagement du territoire, Algérie.
Jacqueline MENGIN, Membre du conseil économique et social, présidente de FONDA, France.
André JOYAL, Professeur, université de Québec, Canada.
M. SEIGLE, Collaborateur du directeur de la caisse de dépôt et de consignation.

 

Tobias DOYER :

Partant du fait que la moitié de la population sud-africaine est rurale, M. DOYER a concentré son exposé sur les régions rurales laissées à la traîne et dont l’implication dans l’économie internationale reste très faible. Il a abordé les trois points suivants :
- La réalité de ces régions.
- Les politiques locales.
- Le domaine international.
La région Nord-est, est parmi les régions les plus fragiles de l’Afrique du sud. Le revenu par habitant ne dépasse pas 50 dollars par mois, et 75% de la population n’a pas accès à l’eau, à l’électricité et au téléphone. On constate un taux d’analphabétisme de 72% et un taux d’infection par VIH de 26%. Le fossé entre ces régions et les zones industrielles ne cesse de s’agrandir.
Cependant, les populations locales disposent de ressources naturelles et d’un savoir-faire culturel. Pour cela, la chambre d’agriculture de Pretoria a pensé à l’artisanat pour développer les échanges commerciaux avec les villes industrielles.
Toutefois, ces efforts se sont révélés infructueux, ce qui a amené cette chambre à se tourner vers l’université de Pretoria pour trouver des solutions aux difficultés d’accès au marché. Parmi ces difficultés, la méconnaissance des artisans des autres régions, la pluralité des langues officielles (11 langues), la méfiance et l’ignorance des artisans vis-à-vis du processus commercial et les coûts élevés des transferts et des transactions. Pour pallier ces difficultés, des incubateurs de petites entreprises ont vu le jour.
Par ailleurs, le partenariat public-privé reste un défi considérable car le gouvernement n’a le choix qu’entre deux possibilités :
- la route socialiste,
- le processus commercial qui reste une démarche lente.
Certes, l’Afrique du sud dispose de nombreuses des entités privées mais cette présence fait défaut dans ces territoires fragiles. Ainsi, ont été proposés des partenariats communautaires qui connaissent un grand succès. Cela s’explique par le fait que la connaissance commerciale émane du partenaire privé. Quant au public, sa mission principale est de fournir les infrastructures nécessaires.
En revanche, le grand défit pour l’avenir reste l’installation des entreprises dans ces régions fragiles et l’intensification des partenariats public-privé mais le coût à payer reste élevé. Il s’agit alors de se pencher sur la définition d’entrée sur le marché international. Pour ce faire, la recherche devrait être développée.
A ce titre, force est de constater que le secteur de la recherche reste faible puisque les crédits qui lui sont alloués représentent seulement 0,6% du PIB alors que dans les pays développés ces crédits sont de l’ordre de 1,2% jusqu'à 1,5 du PIB.
En outre, l’appropriation par les grandes entreprises des découvertes artisanales faites par les populations locales constitue une pénalisation à leur pouvoir concurrentiel.
Finalement, le développement local de ces régions ne peut se concrétiser que si l’Afrique du sud arrive à maintenir un équilibre, au sein de son économie, entre la grande et la petite entreprise, à protéger ses ressources naturelles, et à assurer la cohésion sociale et le développement durable.
Pour la petite histoire, des entreprises externes arrivent et exportent des arbres pharmaceutiques alors que la population les a découvert il y a longtemps sauf qu’elle ne les maîtrise pas.
Enfin, il est à rappeler que les pays industrialisés continuant à subventionner leur agriculture, ne laissent aucune chance aux pays africains pour démarrer.

Mohammed MESSOUD :


M. MESSOUD a introduit son exposé par la présentation du territoire algérien. Trois parties ont été mises en exergue :
- Le littoral qui représente 4% du territoire algérien et qui cumul tous les avantages.
- Les hauts plateaux arides qui représentent 9% du territoire.
- Le Sahara qui représente 87% du territoire et qui est d’une extrême aridité.
Compte tenu de cette réalité géographique, la désertion des régions intérieures s’est accentuée engendrant des dégâts économiques graves. Ainsi 60% de la population est concentrée sur le littoral contre 24% sur les hauts plateaux et 9% au Sahara. Ce qui pose une problématique d’aménagement du territoire.
Pour remédier à cette situation l’Algérie a opté pour un schéma d’aménagement à l’horizon 2020. Ce schéma consiste à renverser les tendances anciennes d’immigration « Sud-nord » et à revaloriser les hauts plateaux communément appelés «zone de mouton ». En effet, cette zone sous équipée, ne dispose pas de ressources naturelles et connaît un taux d'analphabétisme élevé. Toute la région est rurale, les villes comprises.
Tout projet de développement a toujours été voué à l’agriculture et ce, même après l’indépendance alors que les ressources hydrauliques sont faibles.
A ce titre, il est à indiquer que c’est le colonisateur français qui a fait des hauts plateaux une région de pâturage poussant ainsi la population locale à abandonner son savoir-faire artisanal.
Aujourd’hui la capacité de production végétale ne peut supporter que 4 millions de bétail alors que la région en compte 16 millions.
Par ailleurs, ce sont les grands négociants qui profitent de cette richesse au détriment des paysans dépossédés.
Aussi, pour reconstruire ces territoires le projet de développement porte t-il sur l’élimination ou la réduction des handicaps de ces régions. Il préconise, entre autres, les actions suivantes :
- renforcer les grands équipements, y compris les transferts d'eau,
- remettre la région en état écologique,
-construire des armatures urbaines c’est à dires des villes nouvelles à caractère économique et non démographique comme c’est le cas actuellement.
Pour accompagner ces propositions, trois schémas ont été établis. L’assistance de la DATAR sera précieuse. En effet, l’Algérie peut se servir des expériences françaises dans ce domaine. La Bretagne a été citée en guise d’exemple.

Jacqueline MINGIN


Pour M. MINGIN, une question importante s’impose : la pertinence des territoires de développement ?
Avant de répondre à la question, elle a jugé utile de soulever plusieurs remarques :
- tout d’abord, elle a noté que certains pays se forment davantage par nature politique qu’économique et sociale.
- ensuite, pour certains espaces fragiles se pose le poids de la complexité administrative et procédurale.
- enfin, d’autres pays se forment uniquement par une volonté politique sans tenir compte des spécificités économiques sociales et culturelles

L’importance des équipements dans le développement des territoires est indispensable, mais reste insuffisant. En plus des services publics hauts de gamme, l’initiative privée est nécessaire (associations, population, acteurs économiques…). Le développement implique également la modernisation de ces services publics comme privés.
Dans ces espaces il y a souvent des ressources naturelles par contre les ressources humaines sont rares. Pour se développer, il y a lieu d’organiser les acteurs économiques sociaux et culturels, seulement les politiques régionales sont frileuses. On constate une méfiance des collectivités locales vis-à-vis des financements immatériels (ingénierie, formation.). Les élus préfèrent les financements matériels, utiles à leur compagne électorale.
Par ailleurs, en tant que principaux donneurs d’ordres les collectivités territoriales passent la plupart des contrats avec les grandes entreprises. Ces dernières profitent des avantages qui leurs sont accordés et se délocalisent, fortune faite !
Il est donc nécessaire de développer les petites entreprises ainsi que les associations car pour ces entités le territoire est indispensable à leur développement. Elles considèrent que le Changement de territoire n’a pas beaucoup de sens.
En conclusion le développement ne se décrète pas, c’est une histoire de population et d’acteurs sociaux qui mettent leurs énergies en commun et que les autorités doivent uniquement assister et se garder d’intervenir.

M. JOYAL


Actuellement au Québec jamais la situation économique n’a été aussi favorable. Cependant, il y a lieu de signaler que l’essentiel des activités économique se concentrent dans Montréal. Les régions périphériques quant à elles, se trouvent en difficultés et n’arrivent pas à diversifier leurs activités économiques.
Par ailleurs, il est à rappeler que la notion de développement par le haut, adoptée il y a 20 ans, s’est soldée par un grand échec.
Finalement le développement local incarne deux mots clés à savoir, la prospection territoriale et la gouvernance locale. En effet, il s’agit de stimuler une culture entrepreneuriale entre les organismes qui relèvent du gouvernement fédéral et ceux qui relèvent du gouvernement local afin d’aboutir à une meilleure concertation et une coordination efficace.
Aujourd’hui, le gouvernement de Québec a mis au point une politique nationale de la ruralité. Elle consiste en une gouvernance locale dont l’objectif est de faire un diagnostic et de dégager une stratégie pour les cinq années à venir et recevoir les crédits qui seront votés à cet effet.
M. JOYAL a mis l’accent sur la nécessité de développer les sociétés d’économie sociale pour faire face au schéma néolibérale qui constitue un danger à son sens.

M. SEIGLE


La fragilité des territoires est soit structurelle, liée à la géographie soit conjoncturelle, liée à des délocalisations d’entreprises.
Face à ce constat, il s’agit de déterminer les conditions pour qu’économiquement un investisseur soit attiré par un territoire. Pour cela, le territoire doit être pertinent. A cet effet, un « business-plan » doit être établi. En outre les collectivités locales doivent trouver le rythme de croissance grâce à un projet pertinent.
Le rôle de la CDC est un rôle d’intérêt général afférent à investisseur public de long terme. Elle assure l’accompagnement des collectivités locales dans les projets de développement.
Pour anticiper les mutations économiques, La CDC travaille en étroite coopération avec la DATAR et les différents acteurs économiques
Par ailleurs, trois pistes d’action sont nécessaires pour rendre les territoires pertinents :
- Actions d’accompagnement (capitalisation des investissements)
Financement des directeurs de projets.
- Cofinancement de l’ingénierie financière.
La stratégie économique doit prendre en compte deux principes :
- L’apport économique extérieur.
- L’appui sur les acteurs locaux.
Enfin, il convient de signaler que la France est le pays européen qui utilise moins les fonds européens a²lloués au développement local.