| |
International/Stratégie

Frédéric
BENOLIEL
Conseiller du Commerce Extérieur de la France (CCEF). Ancien Président
du groupe BioMérieux pour la région Asie Pacifique.
Issu d’un doctorat en Droit International à l’Université
de Montpellier en 1974, il occupe des postes à haute responsabilité
au sein de sociétés telles que Rhône-Poulenc ou encore
BioMérieux et entreprend nombre d’actions dans divers pays
asiatiques (Cambodge, Viêtnam, Indonésie, Japon, Corée
du Sud, Thaïlande, Philippines, Australie et Chine).
A partir de 1989, il étudie le japonais et se spécialise
sur le marché nippon. Il devient peu après Président
de BioMérieux pour la région Asie Pacifique. Ce groupe mondial
est le leader du diagnostic in vitro dans ses applications tant médicales
qu'industrielles. Il emploie 5500 personnes à travers le monde
et réalise un CA d’un milliard d’euros.
Parallèlement et dès 1986 Frédéric Bénoliel
devient Conseiller du Commerce Extérieur de la France. Fait Chevalier
de l’Ordre National du Mérite en 1998, il s’avère
être un spécialiste des marchés asiatiques.

Liste
des entretiens
|
A
la suite de l’entretien avec M. Kamei,
possibilité a été donnée aux étudiants
MIPMET de faire la rencontre d’un spécialiste des marchés
asiatiques lui valant le titre de Conseiller du Commerce Extérieur
de la France (CCE). Il nous a semblé alors pertinent d’acquérir
une plus grande compréhension des mécanismes régulant
ces marchés, ces derniers constituant un fort potentiel de développement
commercial pour les entreprises françaises.
Vous êtes à ce jour Conseiller du Commerce
extérieur de la France (CCE), quel est votre rôle et en quoi
consiste-t-il ? En quoi cette fonction est cruciale et constitue t-elle
une aide directe aux PME françaises ?
Tout d’abord, les CCE sont principalement des praticiens, des managers
et des dirigeants choisis pour leurs compétences et leur expérience
à l'international. Ils sont nommés pour 3 ans par décret
du Premier ministre.
Selon
moi la mission d’un conseiller du commerce extérieur de la
France est au premier chef d’avoir une connaissance forte du pays
où il est en poste, justement dans le but de le promouvoir au mieux,
et ensuite d'avoir la capacité de communiquer sur les différentes
opportunités offertes par ce même pays tout en restant à
la disposition des sociétés disposées a y investir.
Cela
dit, je pense que c’est également un rôle "à
contrario" c'est-à-dire une mise en garde sur ce qu’il
ne faut pas faire. Ainsi une entreprise qui veut s’implanter au
Japon a tout intérêt à faire appel à nos services
pour bénéficier de nos contacts. Ou bien encore pour éviter
des erreurs dues à une méconnaissance de certains aspects
culturels à prendre en considération tels que l’âge
et la fonction de son interlocuteur. Une des actions que peut mener un
CCE est précisément d’être en relation dans
un pays, comme je le suis au Japon, avec la Mission Economique qui a,
avec la Chambre de commerce, un rôle plus institutionnel. Au Japon
il n’est pas rare que l’Ambassadeur soit présent avec
le Conseiller Economique lors de nos réunions mensuelles afin de
mieux accompagner les entreprises dans leurs pénétrations.
Enfin une autre prérogative que peut adopter un CCE est l’action
de "portage" au profit de PME qui n’ont pas nécessairement
les moyens d’aborder par elles-mêmes un marché et peuvent
ainsi bénéficier du soutien de plus grandes entreprises.
Vos fonctions précédentes vous confèrent
une grande connaissance des marchés asiatiques. D’ailleurs
vous avez été Président de BioMérieux pour
la région Asie Pacifique. Quelle stratégie avez-vous mis
en place à cette époque pour devenir un des leaders au Japon
et dans d’autres pays asiatiques?
Ma stratégie de départ bénéficiait de ma connaissance
de la culture et du marché japonais, sachant que le marché
nippon est très exigeant et demande un niveau de qualité
et de service très avancé.
Il me fallut néanmoins convaincre en interne, par exemple pour
assez rapidement établir une unité de production dans le
pays tout en formant et embauchant du personnel local. Une représentation
a vocation exclusivement commerciale n'aurait su être suffisante.
Il faut être là où le marché se trouve, s'y
impliquer totalement et de façon durable.
Notre stratégie en Asie Pacifique se devait de commencer par son
pays majeur, deuxième marche en valeur après les US, le
Japon.
Par ailleurs, être présent dans ce pays constituait une base
idéale pour rayonner sur les autres marchés, notamment en
Asie du Sud-Est.
Je crois que dans une région stratégique pour l’entreprise
son Responsable en charge du dossier doit disposer d'un pouvoir de décision
large et immédiat. Ce type de stratégie s’avère
efficace en Asie ou la relation de confiance doit être forte avec
les interlocuteurs. Il est clair que si vous êtes obligé
en permanence de rapporter à vos supérieurs, votre client
(et le Pouvoir politique le cas échéant) peut à juste
titre estimer que son marché n’est plus votre priorité.
Le pouvoir de décision proche du terrain permet de rassurer les
autorités et dieu sait qu’en Asie, à fortiori en Chine,
il faut jouer cette carte des autorités et en faire un atout de
sa stratégie.
Enfin j’ai toujours essayé de recruter du personnel local
du fait de la barrière linguistique assurant ainsi une bonne perception
de notre stratégie par les décideurs politiques. Je me souviens
il y a quelques années en Corée nous avions alors un bureau
de représentation mais quand la crise asiatique a éclaté
j’ai eu l’opportunité de le transformer en filiale;
car d’une part du fait de la crise les concurrents étaient
moins présents et d’autre part nous avons créé
de la sorte une relation étroite avec les autorités car
nous étions seuls ou presque à embaucher du personnel.
On sait que Bio Mérieux est une grande entreprise, pensez-vous
que l’on peut adapter ce type de stratégie aux PME françaises
?
Il est clair qu’une stratégie comme celle-ci nécessite
moyens financiers et humains. Il existe toutefois d’autres approches
permettant de "se faire une place". Je pense et je l’ai
dit tout à l’heure que le portage constitue une solution
idéale pour les PME françaises. En effet beaucoup de PME
hésitent à s’installer loin, notamment en Asie pour
des raisons de coût notamment. Mais surtout, et c’est plus
encore le cas pour les pays lointains, elles ne connaissent pas suffisamment
le marché. D’où l’intérêt du portage
car il met en place une relation "gagnant gagnant" pour la PME
et pour vous localement par l'apport par exemple d'une rétribution
des services.
En résumé, ce type d’accompagnement est un point de
départ excellent puisqu'il conduit une PME qui n'en a pas les moyens
initiaux à mieux connaître un pays et à investir,
notamment sur des niches éventuellement peu exploitées par
les grandes entreprises.
Ultérieurement les premiers pas franchis et un courant d'affaires
initié, la PME pourra envisager de nommer son responsable local
et d'assurer tout ou partie de sa représentation de façon
indépendante.
Quels conseils donneriez-vous aux entreprises françaises
désireuses de s’implanter dans la région Asie Pacifique
?
Selon moi si une entreprise française veut s’implanter en
Asie, elle doit impérativement prendre en compte le facteur temps
et s’inscrire dans le long terme. Elle doit se doter de même
des moyens financiers nécessaires et ceci avant même de prendre
toute décision opérationnelle si modeste soit-elle. J’ai
vu d’excellents managers aux Etats-Unis se "casser la figure
en Asie" prônant des « payback » extrêmement
rapides sans lien aucun avec la situation coutumière en la matière.
A à ce sujet, une étude réalisée il y a quelques
années par les CCE au Japon sur le retour sur investissement des
entreprises industrielles venant s’y implanter, montrait un délai
moyen de 10 années...
Ensuite l'investisseur doit s'assurer une bonne connaissance pratique
(et non livresque!) du marché. Je préconiserais quant à
moi l’envoi initial d'un "émissaire" dans le marché
pendant 1 à 2 ans. Ceci dans le but d’apprendre la langue,
de connaître la culture, le marché et ses us et coutumes
et de prendre déjà en amont les contacts avec les interlocuteurs
adéquats. Quand on y regarde de plus près, c’est bien
ce que font clairement les sociétés japonaises.
Une autre suggestion: toujours commencer par "le plus difficile"...Réussir
au Japon, marché majeur et exigeant, est un gage d'apprentissage
et de réussite pour faire toujours mieux et conquérir d'autres
territoires.
Enfin ne pas hésiter à octroyer des responsabilités
à des recrues locales mais en s’assurant de bien connaître
les intérêts de chacun; au Japon le salarié va plutôt
être intéressé à l’esprit d’entreprise
et à son évolution en son sein tandis qu’en Chine
le salaire sera le plus souvent l’élément déterminant
Ce point est important car il montre que vous n’êtes pas seulement
là pour six mois mais que vous investissez dans le long terme.
L'entreprise doit faire preuve vis a vis de ses différents acteurs
d'une stratégie internationale à long terme sachant se fondre
dans le paysage local pour que son personnel s'y sente a l'aise.
(NDLR : il est possible de rapprocher cela avec
le concept d’O. Torres de PME exportatrice et de PME managériale).
On parle en ce moment énormément de
la Chine. D’ailleurs dans le cadre de vos anciennes fonctions vous
avez mis en place filiales et bureaux de représentations dans ce
pays. Pensez-vous que c’est un passage obligatoire pour les entreprises
françaises ?
Sur cette question, j’ai un avis plutôt à contre-courant.
Je pense que l’on surévalue aujourd’hui le marché
chinois en tout cas à court terme. J’ai l’impression
que cet engouement s’inscrit trop dans un effet de mode. De nos
jours, tout le monde veut "être en Chine" et presque à
n'importe quel prix. L’ensemble des acteurs présents ou désireux
de l'être va devoir casser les prix pour pouvoir prendre des parts
de marché.
Je crois sincèrement depuis quelques années déjà
qu’il ne faut pas tout miser sur les "ombres chinoises"
car en Asie il reste d’autres pays à fort potentiel commercial.
Par exemple l'ASEAN dont le Viêt-Nam et l’Indonésie,
notamment, mais plus encore le Japon qui, je le rappelais, reste la deuxième
puissance économique de la planète.
Cela dit la Chine reste un marché énorme pour les entreprises
françaises. Mais sa conquête doit s’inscrire dans une
véritable stratégie. Le marché chinois évolue
très vite. Ainsi, contrairement à la tendance actuelle,
avoir aujourd’hui un bureau à Shanghai n’a plus la
même valeur qu’il y a dix ans. Le Pouvoir central reste jaloux
de ses prérogatives et Beijing demeure, dans certains secteurs
au moins, le centre décisionnel incontournable.
Que pensez vous en tant que CCE de la politique
française actuelle en matière d’internationalisation
des entreprises notamment vers les marchés asiatiques ?
Il est clair que si on regarde rapidement les chiffres, les résultats
du commerce extérieur français en 2005 sont mauvais avec
une baisse des investissements en Asie. Cela dit il ne faut en aucun cas
s’en tenir a cette constatation. En effet malgré la flambée
des prix du brut et l’énorme besoin en matières premières
au niveau mondial et tout particulièrement en Chine la France reste
le quatrième exportateur mondial.
Cependant au vu des résultats de certains de nos voisins dont l'Allemagne
il y a d’énormes progrès à faire. En effet,
je pense que pendant longtemps la politique française en la matière
n'allait pas dans le bon sens.
Nombre d'étudiants partent à la recherche d'un emploi à
l’étranger que ce soit en Asie ou, plus près de nous,
en Angleterre par exemple. En effet les gouvernements n’ont pas
réussi à les retenir faute de créer des conditions
permettant leur insertion dans des PME, composantes essentielles de l’économie
française. Combien de fois chez BioMérieux j’ai reçu
des CV de jeunes français très bien formés et ne
trouvant pas de travail en France. Alors depuis quelques années
les "politiques" ont pris conscience de cela et leurs actions,
proposées entre autres par Christine Lagarde, pour développer
l’internationalisation des entreprises françaises vont, je
l'espère, dans le bon sens. C'est d’ailleurs tout l’enjeu
de Cap Export et du rôle des VIE.
Dans la continuité des efforts devront être faits. Je suis
ainsi frappé par le nombre relativement réduit de Français
qui s'expatrient à l’étranger et ce n’est pas
normal. Il nous faut espérer que le redémarrage de l’économie
et certaines actions, telles l'intensification des VIE, pourront inverser
la tendance.
Cela dit les CCE mais aussi l'ensemble des managers peuvent jouer un rôle
essentiel en relayant ces messages et en proposant leur aide.
Ainsi chaque fois que l'opportunité m'en a été donnée,
j’ai pris en charge des VIE et les ai accompagnes au-delà
de leurs missions. Certains d'entre eux se trouvent aujourd’hui
à de hauts postes.
En
savoir plus :
Katsuyuki KAMEI
: Implantation
et stratégie des entreprises françaises au Japon
|