Nouvelles Filières : "être adapté,
c'est être en avance"


De Luc Cedelle, Le Monde de l'Education, Février 2001, p35-36.


COMMENT SE METTENT en place, à la base, les nouvelles formations universitaires à vocation directement professionnel le ? Si l'on en croit l'expérience de l'université de lettres et sciences humaines Paul-Valéry (Montpellier-III), d'une manière apte à tempérer les critiques traditionnelles sur le thème d'une supposée soumission au marché. Au contraire d'une logique de prestation de services, ce sont souvent des travaux de recherches qui se trouvent à l'origine de ces formations. Par ailleurs, « professionnel » ne désigne pas que le secteur privé : de nombreux métiers émergents se situent dans les services publics, la culture, les collectivités locales ou l'économie sociale. Enfin, dans les cas où les entreprises sont effectivement les partenaires de ces nouvelles formations et les employeurs « naturels » de leurs étudiants, ce ne sont pas de simples exécutants qu'elles vont chercher à l'Université, mais bien des cadres de formation universitaire, capables de se projeter dans l'avenir et d'influer sur l'évolution de leurs métiers.


Recrutement sans difficulté
Prenons l'exemple d'un des nombreux DESS récemment mis en place par cette université, qui a fait passer en trois ans leur nombre de 17 à 20 et a encore d'autres projets en préparation. Créé en juin dernier, habilité conjointement par Montpellier I et III, le DESS "Management international des PME et des territoires" est un diplôme "tout neuf", qui "puise ses racines dans un travail de recherche universitaire", souligne son inspirateur et codirecteur, Olivier Torrès. Maître de conférences en sciences de gestion, auteur d'une thèse sur les stratégies de "globalisation" des PME, cet ancien élève de l'ENS-Cachan aime se définir comme "PM-iste" et se passionne depuis longtemps pour les entreprises "petites mais mondiales". La présence, qui peut sembler étrange, du mot "territoire" dans la dénomination du diplôme s'explique par le fait que les collectivités locales mettent aujourd'hui en place des services d'aide aux entreprises pour leur développement international. Elle se livrent également à une activité de "marketing territorial", destinée à attirer chez elles les implantations nouvelles. D'où, sur le plan professionnel, des sortes d'écosystèmes locaux rapprochant fonctionnaires et entrepreneurs.

Très logiquement, ce nouveau DESS a donc été soutenu par les collectivités territoriales, ainsi que, sur le plan national, par la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire), qui a associé ses enseignants à un colloque en préparation sur "Les systèmes productifs locaux ouverts sur le monde". Mais le financement de cette formation, de même que pour les autres diplômes du même type, est exclusivement public, à l'exception des fonds récoltés par le biais de la taxe d'apprentissage, que les entreprises sont libres de verser à l'établissement de leur choix. Ces fonds ne peuvent toutefois financer directement des enseignements et doivent être utilisés pour le fonctionnement de la structure.

Recruter rapidement les premiers étudiants n'a présenté aucune difficulté : une vingtaine, provenant principalement des maîtrises LEA (langues étrangères appliquées) et AES (administration économique et sociale) de l'université, ont été admis à la dernière rentrée sur environ quatre-vingts candidats. Comme pour les autres DESS, la sélection s'est faite sur dossier et sur entretiens individuels, ces derniers comportant systématiquement une partie en anglais. Croisements fréquents, et féconds, que l'on rencontre dans la plupart des DESS : une part significative des étudiants, ici cinq sur vingt, sont en formation continue, et quatre sont de nationalité étrangère : une Sénégalaise, une Marocaine, une Ukrainienne et un Israélien. Afin de faciliter les activités d'alternance, les enseignements sont regroupés sur trois jours de la semaine.

Règle commune à tous les DESS : la moitié des enseignements sont dispensés par des professionnels, non universitaires. L'équipe pédagogique comprend une trentaine de personnes. La participation des professionnels est appréciée par les étudiants, au point d'inspirer à Olivier Torrès cette boutade : "Je leur dit un truc, ils ne font pas attention, et puis ils s'extasient après quand un chef d'entreprise leur explique la même chose." Mais les enseignants-chercheurs y trouvent aussi leur compte puisque, à fréquenter les entrepreneurs, ils sont en prise directe avec leur sujet. "Non seulement, assure Olivier Torrès, la professionnalisation ne dénature pas la vocation de l'université mais elle la renforce en incitant le chercheur à s'interroger sur la validité et l'actualité de son savoir". Et malgré cette proximité, "nous sommes quand même payé pour être indépendants", souligne-t-il, ravi de pouvoir développer ce type d'enseignement dans une fac littéraire, où, par exemple, "on étudie toujours une civilisation en même temps qu'une langue" et où l'on cultive "la dimension transversales des sciences humaines et sociales. Une ouverture d'esprit qui, sur le plan professionnel, lui parait plus prometteuse qu'une spécialisation à outrance.

Insertion sans souci
« Etre adapté, explique-t-il, c'est être en avance. Etre trop adapté, cela signifie ne pas être adaptable. La capacité d'innovation est indispensable, et cela se voit d'ailleurs très bien dans la "nouvelle économie". La meilleure façon de ne pas dépendre du marché, c'est de l'inventer. Ce que nous donnons à nos étudiants, ce sont des lunettes conceptuelles qui leur permettent de devancer la réalité". Quant à leur insertion future, pas de souci. D'une part, le taux d'insertion des titulaires de DESS est, sur le plan national et toutes matières confondues, de plus en plus favorable : 92 % en mars 1999 selon le Cereq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications) pour les diplômés de 1996. D'autre part, les professionnels qui participent à l'équipe enseignante "ne tombent pas du ciel". Leur engagement, rappelle Olivier Torrès, est d'ailleurs "une condition préalable à l'octroi de l'habilitation".

Ce serait offenser ce professeur que de ne pas mentionner une autre originalité : la création dans le cadre du DESS d'une Junior-Entreprise. Si celle-ci, comme il l'espère, est labellisée comme telle par la confédération des Junior-Entreprises, elle serait la première du genre dans une fac de lettres. Est-ce pousser trop loin le bouchon? Olivier Torrès ne le pense pas. Pour preuve de l'évolution des mentalités, il rappelle que ce projet a été voté il y a un an au conseil d'administration de l'université "à l'unanimité, y compris les syndicats étudiants et les profs de latin" !